Femme sous des fleurs roses, image illustrant un article sur l'intimité, le désir et les frontières personnelles.

Quand une part de nous désire l’intimité et qu’une autre veut fuir

J’accompagne une femme qui connaît bien ce mouvement.
Lorsqu’une possibilité d’intimité se présente — et plus encore lorsqu’il s’agit d’un homme et qu’une proximité devient possible — deux forces très puissantes apparaissent en elle.

Une partie désire aller vers l’autre, se laisser approcher, se laisser toucher, vivre la rencontre.
Et une autre veut presque immédiatement prendre de la distance, se protéger, se défendre.

Ce mouvement ne se manifeste pas uniquement dans la sexualité. Il peut apparaître chaque fois que quelqu’un commence réellement à nous rejoindre : lorsque la relation devient importante, lorsque nous sentons que l’autre pourrait entrer dans un espace de nous jusqu’alors protégé.

Mais il peut atteindre une intensité particulière dans le désir sexuel, parce que la proximité devient alors profondément corporelle. Nos frontières ne sont plus seulement psychiques ou émotionnelles : elles deviennent sensibles, charnelles, immédiates.

Ce n’est pas simplement qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut.
Ou plutôt, oui, mais cette confusion naît d’une complexité vivante et sensible en elle.

Lorsque nos frontières ont été brouillées très tôt — dans des relations de fusion, d’intrusion, parfois d’abus — nous pouvons avoir appris à « sentir l’autre » très fort, parfois avant même de nous sentir nous-mêmes.

Son désir, son attente, son besoin peuvent entrer dans notre espace intérieur jusqu’à devenir difficiles à distinguer de notre propre mouvement.

Alors, lorsqu’un homme la désire intensément et qu’elle sent surgir en elle aussi du désir, une question devient centrale :

Est-ce vraiment mon désir, ou suis-je en train de fusionner avec le sien ?

Retrouver une disponibilité à une intimité plus sûre demande pour elle de retrouver quelque chose de très précis : le discernement de son propre désir.

C’est une clarté vitale :
Ceci est mon désir. Ceci est le tien.
Ils peuvent se rencontrer. Ils peuvent s’éveiller mutuellement, se répondre, se transformer au contact l’un de l’autre.
Mais ils n’ont pas à fusionner.

Retrouver cette distinction est un chemin.
Lorsque ces frontières ont été brouillées très tôt, il ne suffit pas de comprendre intellectuellement que mon désir m’appartient et que celui de l’autre lui appartient.

Ca ne se reconquière pas en quelque jours car nous est dit que nous avons la permission du non, ca ne marche pas comme ca s’il y a un vécu traumatique.

Cette différence doit progressivement être réintégrée dans le corps, dans les émotions, dans notre manière de sentir ce qui se passe en nous au moment même de la rencontre.

Cela demande un travail profond : apprendre à reconnaître ce qui s’ouvre, ce qui se ferme, ce qui avance, ce qui recule ; reconnaître et accueillir aussi les mémoires qui se réveillent et les mouvements qui viennent véritablement du présent.

Il faut réapprendre à sentir suffisamment clairement ce qui m’appartient pour pouvoir rencontrer le désir de l’autre sans m’y perdre.
Et là une autre distinction devient essentielle :
désirer n’est pas agir.

Je peux sentir un désir très puissant sans devoir immédiatement décider quoi en faire.
Je peux l’accueillir, le sentir dans mon corps, le laisser circuler, l’écouter, sans le réprimer et sans lui obéir.

Avant même de me demander quelle serait l’action juste, je peux commencer par rester avec lui.
Que désire réellement ce désir ?

Car le mouvement immédiat ne dit pas toujours encore ce à quoi nous aspirons profondément.

Il y a peu, j’explorais avec un homme le désir sexuel qui s’était réveillé en lui en présence d’une femme.

En allant plus loin dans son expérience, nous nous sommes aperçus qu’il s’était senti vu par elle, reconnu, aimé d’une certaine manière.

Et presque immédiatement, le désir était devenu très fort.

En restant avec ce mouvement, quelque chose est apparu : il y avait en lui une envie de retenir cette expérience. De l’arrêter au sens de la fixer, de la rendre stable, de s’assurer qu’elle ne puisse plus disparaître.

Ce n’était pas seulement cette femme qu’il voulait retenir.

C’était l’amour.
Quelque chose en lui aspirait à un amour qui reste. Qui ne change pas. Qui ne se retire pas. Qui ne puisse pas être perdu.

Et là, le désir nous conduisait bien plus loin que sa première forme sexuelle.

Il révélait une aspiration à quelque chose d’immense : un amour absolu, stable, éternel.

Or aucune personne ne peut garantir cela.

Aucune relation, aucun corps, aucune maison, aucun compte en banque, aucune condition de vie ne peut cristalliser la permanence de l’expérience de l’amour, parce que ce à quoi nous aspirons ici ne se trouve pas dans l’objet.

La forme peut nous permettre d’en faire l’expérience.

Elle peut être profondément précieuse, unique, irremplaçable dans ce qu’elle fait naître en nous.
Mais elle ne peut pas contenir l’Absolu.

Lorsque nous ne reconnaissons pas cette aspiration, nous pouvons diriger vers la forme quelque chose qu’aucune forme ne peut accomplir.

Et c’est là que peuvent naître des mouvements très différents.
Chez certains, cette peur de perdre l’amour peut conduire à saisir.

Lorsque l’autre met une frontière, ne me laisse pas entrer, ne me désire pas comme je le voudrais, ou commence à s’éloigner, quelque chose en moi peut vouloir retenir, convaincre, contrôler, posséder.
Dans ses formes extrêmes, ce mouvement peut aller jusqu’à la prédation : tenter de posséder ce qui me donne accès à l’expérience de l’amour afin d’empêcher cet amour de disparaître.

Le mouvement de « prédation » peut alors être compris comme une aspiration immense, mais profondément mal dirigée : chercher dans la possession d’une forme la permanence d’un Amour que la forme ne peut garantir.

Cela n’excuse évidemment jamais la transgression, la violence ou l’abus. La responsabilité de celui qui impose reste entière. Mais cela permet de comprendre plus profondément ce que le mouvement cherchait, derrière la manière dont il a appris à le chercher.

Et chez d’autres, la même peur produit presque le mouvement inverse.

Non pas saisir l’autre, mais s’abandonner soi-même pour ne pas le perdre.

Je sens ton désir et je fusionne avec.

Je laisse entrer davantage que ce que ma vérité intérieure aurait choisi.
Je renonce un peu à ma frontière, j’en perds le signal.
Je m’adapte.
Je répète l’habitude à me perdre moi-même plutôt que de risquer que tu partes.

C’est ici que la peur de perdre l’amour apparaît dans ses deux directions.

Elle peut se réveiller lorsque j’honore ma frontière : si je dis non, si je ne m’adapte pas, si je ne te donne pas ce que tu attends, peut-être que tu vas partir.

Elle peut tout autant se réveiller lorsque tu honores la tienne : si tu ne me laisses pas entrer, si tu ne me choisis pas, si tu te retires, peut-être que je vais perdre ce que je croyais avoir trouvé à travers toi.
Dans un cas, je fusionne pour maintenir l’amour.
Dans l’autre, je tente de posséder pour l’empêcher de partir.

Deux mouvements apparemment opposés peuvent donc naître de la même perception :
l’Amour est dans cette personne, et si cette personne ou cette relation disparaît, l’Amour disparaît avec elle.

C’est pourquoi la question des frontières ne peut pas être seulement une affaire de bonne conduite relationnelle.

Avant de nous demander comment agir, nous avons besoin de reconnaître ce que nous avons placé dans la forme.

Qu’est-ce que je crois perdre réellement si tu t’éloignes ?

Qu’est-ce que je crois devoir protéger si je dis non ?

Qu’est-ce que j’essaie de faire tenir dans cette relation ?

Et à quoi est-ce que j’aspire profondément ?

Pour moi, quelque chose de véritablement nouveau devient possible lorsque la conscience s’ouvre progressivement à une réalité plus profonde qui pourtant est juste là, elle respire en chaque chose :
nous pouvons perdre une relation, une présence, une forme particulière d’amour, mais nous ne pouvons pas perdre l’Amour lui-même.

Nous ne pouvons pas être séparés de sa Source.
Revenir expérentiellement à la Source ne signifie pas alors nous détourner du monde, de la relation ou du désir.

Cela signifie cesser de demander à une forme de contenir l’infini.
Je peux reconnaître la beauté singulière d’une personne à travers laquelle l’Amour devient visible pour moi, sans faire d’elle le tabernacle de l’Amour.

Et c’est depuis cet endroit que les frontières peuvent commencer à devenir vivantes.

Non plus seulement des murs construits par le passé pour garantir ma sécurité.

Mais une écoute présente.

Qu’est-ce qui est oui maintenant ?

Qu’est-ce qui est non ?

Qu’est-ce qui reste encore incertain ?

Je peux laisser quelqu’un s’approcher tout en continuant à m’entendre.
Je peux sentir du désir et changer d’avis.
Je peux accueillir le désir de l’autre sans devoir le faire mien.
Je peux reconnaître mon désir sans qu’il décide à ma place.

Je peux aussi rencontrer la frontière de l’autre sans devoir la transformer immédiatement en preuve que je ne suis pas aimé.

L’intimité devient alors progressivement autre chose.
Non plus le lieu où je dois choisir entre me protéger de la rencontre ou me perdre en elle.
Non plus le lieu où l’autre doit s’abandonner à mon désir pour me rassurer que l’amour est encore là.

Mais un espace où deux êtres peuvent s’approcher suffisamment pour être réellement rejoints, tout en restant distincts.

Deux désirs peuvent se toucher sans fusionner.
Deux corps peuvent se rencontrer sans que l’un appartienne à l’autre.
Deux libertés peuvent s’ouvrir l’une à l’autre sans devoir se posséder.

Peut-être est-ce cela, finalement, qu’une intimité sûre rend possible : te laisser t’approcher sans me quitter, et te laisser libre sans croire que l’Amour disparaît avec ta liberté.