J’accompagne une femme qui, lorsqu’un homme lui plaît et manifeste rapidement un désir sexuel, a tendance à conclure :
C’est probablement qu’il ne veut que cela.
Pour elle, l’intimité commence ailleurs.
Elle a besoin de connaître l’être qu’elle a devant elle : ce qu’il pense, ce qu’il ressent, sa manière de regarder la vie, sa vulnérabilité.
C’est par l’intériorité que quelque chose commence à s’ouvrir en elle.
L’homme qu’elle rencontre aujourd’hui semble entrer par une autre porte.
Pour lui, le désir sexuel peut apparaître du début. Le corps peut précéder la confidence, la sexualité l’ouverture plus profonde de son monde intérieur.
Et pendant longtemps, elle avait établi, sans vraiment s’en rendre compte, une sorte de hiérarchie de noblesse entre ces deux portes.
Le « cœur d’abord » lui semblait plus profond, plus digne, plus sécure.
Or, cette hiérarchie avait une histoire.
Elle avait connu plusieurs relations dans lesquelles elle s’était sentie utilisée sexuellement. Elle avait souvent dit oui avant que son propre désir ne dise oui, comme si répondre au désir de l’homme était le prix à payer pour espérer qu’un lien se construise ensuite.
Plus tard, elle avait trouvé sa liberté en allant vers l’autre extrême.
Dès qu’un homme manifestait un désir sexuel au début de la rencontre, elle se coupait :
Il ne veut que mon corps.
Il ne voit pas qui je suis.
Je vais encore me perdre là-dedans.
Seulement, quelque chose de plus subtil est apparu.
Elle aussi désirait cet homme sexuellement.
Mais dès qu’elle avait le sentiment que le désir sexuel prenait de la place « trop tôt » chez lui, elle se coupait du sien.
Autrefois, elle s’était dissociée de son propre désir pour rejoindre celui de l’homme.
Maintenant, elle risquait de s’en dissocier pour se protéger de celui de l’homme.
Dans les deux cas, quelque chose restait inchangé :
le désir de l’autre continuait à déterminer la relation qu’elle entretenait avec le sien.
Alors une autre question devient possible :
Et moi, qu’est-ce que je désire vraiment ?
Car notre histoire ne brouille pas seulement notre perception de l’autre.
Elle peut aussi brouiller l’accès à nos propres désirs.
Parfois, ce que nous appelons peur de l’intimité est la trace d’une histoire qui nous fait associer certaines portes de la relation au danger.
Lui aussi arrivait avec une histoire.
Cet homme avait été profondément blessé par des dynamiques de chantage émotionnel, de critique, de dévalorisation et de mépris.
Son monde intérieur n’avait pas toujours été un territoire respecté. Il avait aussi été envahi, interprété, utilisé contre lui.
La demande de cette femme d’entrer rapidement dans son intériorité — connaître ses émotions, sa vulnérabilité, son histoire — pouvait donc rencontrer chez lui une zone très sensible.
Pour elle :
« D’abord nous nous connaissons vraiment. Ensuite, éventuellement, nous ouvrons la sexualité. »
Pour lui :
« D’abord nous explorons le corps et le désir. Ensuite, si je me sens suffisamment en sécurité, je pourrai ouvrir davantage mon intériorité. »
Et pourtant, lui aussi désirait une intimité affective.
C’est là que quelque chose de beaucoup plus intéressant apparaît :
Et si nous ne désirions pas forcément des choses différentes, mais que nous n’avions simplement pas besoin du même temps pour ouvrir les mêmes portes ?
Elle avait besoin de plus de sécurité pour ouvrir la porte sexuelle.
Lui avait besoin de plus de sécurité pour ouvrir la porte de son monde intérieur.
Elle pouvait vivre sa demande sexuelle comme une intrusion.
Mais elle ne voyait pas toujours que sa propre demande d’accès à l’intériorité pouvait, à travers l’histoire de lui, être ressentie comme une intrusion elle aussi.
Pas corporelle.
Mais psychique, émotionnelle, intime.
Les blessures ne sont pas identiques. Les histoires ne sont pas symétriques.
Et ce n’est évidemment pas une règle universelle sur les femmes et les hommes : certaines femmes entreront d’abord par le corps, certains hommes d’abord par le cœur.
Mais ce qui m’intéresse ici est ailleurs :
que se passe-t-il lorsque nous transformons notre propre porte d’entrée dans l’intimité en modèle de ce que devrait être une rencontre ?
Si ma manière d’entrer en relation me semble plus profonde, plus consciente ou plus noble que la tienne, je risque de ne plus rencontrer ton altérité.
Je risque de ne pas voir que toi aussi, tu cherches la sécurité.
Simplement, elle ne passe peut-être pas par la même porte.
C’est aussi une partie du travail qu’on fait en accompagnement :
reconnaître quand notre histoire interprète le présent à notre place, retrouver sous les peurs ce que nous désirons réellement, puis faire de la place à l’altérité.
Non pour faire gagner une porte sur l’autre.
Mais pour chercher une terre du milieu capable d’accueillir deux histoires, deux rythmes, deux sensibilités et deux désirs.
Je peux recevoir ton désir sans devoir lui obéir.
Tu peux recevoir mon besoin de temps sans le vivre comme un rejet de ta sexualité.
Je peux respecter le temps dont tu as besoin pour ouvrir ton intériorité.
Tu peux respecter celui dont j’ai besoin pour ouvrir mon corps.
Et peut-être que la rencontre commence véritablement là :
quand nous cessons d’écouter nos idées cristallisées sur ce que le désir de l’autre signifie, sur ce que nous devrions désirer nous-mêmes, sur la manière dont une rencontre devrait se construire.
Et que nous revenons écouter le présent.
Un présent dans lequel je peux rencontrer l’altérité de l’autre, mais aussi la coexistence, en moi, de dimensions que j’avais peut-être appris à opposer.
Je peux désirer ton corps et avoir besoin de temps.
Je peux désirer connaître ton cœur sans que cela annule mon désir sexuel.
Tu peux entrer par le corps et désirer aussi profondément l’intimité.
Tu peux avoir besoin de préserver ton intériorité sans être incapable de l’ouvrir.
Il ne s’agit plus de savoir quelle porte est la bonne,
plutôt de devenir suffisamment présents pour découvrir ce qui est réellement vivant, en soi, en l’autre, et dans l’espace entre les deux.
Pour aller plus loin
Cette exploration de la relation, du désir et de ce qui se joue entre notre histoire et le présent est au cœur de La Voie du Désir, le parcours qui commencera en janvier. Un chemin pour reconnaître ce que nous désirons profondément, revenir à la Source et laisser ce que nous retrouvons transformer notre manière d’aimer, de choisir et d’habiter le monde.
Deux demi-journées, le 25 octobre et le 1er novembre en octobre permettront d’entrer dans cette exploration et de découvrir le travail avant le début du parcours.
