Il y a une façon d’attendre qui anticipe, qui sourit, et une autre qui ressemble à une longue
apnée, dont l’autre détermine la durée.
Tu attends qu’il t’écrive.
Vous vous fréquentez depuis quelque temps, ou depuis plus longtemps.
Quand vous êtes ensemble, il y a du désir, de la tendresse, de l’intimité.
Et toi, assez rapidement, tu as commencé à ressentir quelque chose d’important pour lui.
Mais les rencontres sont sporadiques.
Les jours passent. Parfois des semaines.
Et tu attends.
Tu regardes ton téléphone. Tu te demandes quand il proposera de vous revoir.
Tu aurais envie de le chercher. Tu aurais envie de le voir plus souvent.
Mais tu te retiens, tu ne le fais pas.
Quand le silence devient une stratégie
Parce qu’une partie de toi pense qu’il vaut mieux paraître autonome, indépendante, lumineuse.
Une femme qui a sa propre vie, qui n’a pas trop besoin, qui sait prendre les choses comme elles
viennent. Une femme spirituelle peut-être, en tout cas un peu « résolue », capable de
détachement.
Peut-être as-tu aussi l’information ou l’intuition qu’il a tendance à se retirer lorsqu’il sent trop
d’attentes peser sur lui.
Alors tu cherches à le rassurer à travers ton silence, comme si tu lui communiquais :
Ne t’inquiète pas.
Je n’aurai pas trop besoin de toi.
Je ne te demanderai pas trop.
Je ne t’enfermerai pas dans une cage.
Tu peux continuer à me désirer.
Pendant ce temps, pourtant, à l’intérieur de toi, il se passe tout autre chose.
Tu te dis que ton comportement est sous contrôle et que c’est lui qui communique, qui agit dans
la relation.
Et en réalité, c’est loin d’être le cas.
Ta pensée tourne en boucle autour de lui.
L’anxiété monte, l’attente se prolonge, la frustration apparaît et devient bientôt du ressentiment.
Une partie de ta vie semble rester suspendue jusqu’au prochain message.
Tes amies te disent peut-être : « Laisse tomber. »
Peut-être que cet homme ne désire pas la relation que toi, tu désires.
Mais il y a quelque chose qu’il est important de rencontrer avant d’arriver à une conclusion, et il
ne s’agit pas de la forme, du comportement approprié ou stratégiquement fructueux ou
infructueux.
Parce que le problème n’est pas que tu désires trop.
Et la solution n’est pas d’apprendre à désirer moins.
Ce qui se passe en toi pendant que tu le désires
La question pourrait être :
Qu’est-ce qui se passe en toi « pendant que tu le désires » ?
Attends-tu que ce soit lui qui fasse le prochain pas parce que tu as besoin de savoir à quel point
il te désire « spontanément » ?
Caches-tu ce que tu ressens parce que tu crains qu’en voyant ta vulnérabilité, il puisse te
considérer comme moins forte, moins consciente, moins autonome et donc moins désirable ?
Anticipes-tu sa peur, en essayant de ne pas lui donner l’impression d’être enfermé ou
responsable de tes états intérieurs ?
Cherches-tu à devenir la femme dont tu imagines qu’elle pourrait le faire tomber amoureux ? En
pensant qu’une fois une certaine sécurité conquise, tu pourras enfin te permettre de te montrer
un peu plus entièrement ?
Parfois, nous nous retrouvons pris dans une dynamique très douloureuse :
plus nous désirons être rencontrés, plus nous cherchons à devenir la personne que nous
imaginons pouvoir être choisie.
Et ainsi, nous devenons de plus en plus difficiles à rencontrer vraiment.
Mais cela ne signifie pas que l’étape suivante devrait être de prendre ton téléphone et d’écrire
tout ce qui te traverse.
Parce que la vulnérabilité aussi peut devenir une stratégie, et c’est fréquemment le cas : une
stratégie de soulagement.
Parfois, nous disons à l’autre ce que nous ressentons non pas parce que nous sommes libres
de l’exprimer, mais parce que nous n’arrivons pas à rester avec ce que nous ressentons.
S’exprimer peut contenir une demande invisible et « désespérée » :
Fais quelque chose pour que je puisse cesser de ressentir ce manque. Rassure-moi.
Dis-moi que je suis importante. Montre-moi que tu me désires.
Entre le silence et la parole
Entre le silence qui cache et la parole qui cherche immédiatement une réponse, il existe un
autre espace.
La relation entre toi et toi.
Un espace dans lequel tu n’as pas encore besoin de décider quoi faire.
Tu peux rencontrer le manque. La peur. Le désir. La part qui attend. Celle qui craint d’être trop
intense. Celle qui a peur que, si elle se montrait vraiment, l’autre s’éloigne.
Non pas pour devenir tellement « régulée » que tu n’aurais plus aucun besoin ni aucun désir.
Mais simplement pour ne pas la laisser seule, ni la déléguer à l’autre, précisément pendant
qu’elle désire quelqu’un.
Cet espace ne sert pas seulement à te calmer avant de parler à l’autre.
C’est un lieu dans lequel, fois après fois, tu apprends à te retrouver.
Jusqu’à ce que le fait de te retrouver devienne progressivement une partie de ta manière d’être
et d’entrer en relation.
Et alors, parfois, les mots eux-mêmes ne changent même pas.
Tu peux continuer à dire : « J’aimerais te voir davantage », et la même phrase acquiert une
énergie complètement différente.
Tu peux désirer profondément. Tu peux désirer qu’il te cherche, qu’il ait envie de te voir, qu’il
désire une relation plus présente avec toi.
Tu n’as pas besoin de devenir indifférente pour être libre.
Mais tu ne lui confies plus la tâche de répondre, à travers son comportement, à une question qui
ne peut pas trouver entièrement sa réponse en lui.
Peut-être qu’après t’être rencontrée, une partie de l’intensité cesse d’être de la peur.
Peut-être que quelque chose de plus précis émergera :
« Je me rends compte que je désirerais davantage de continuité entre nous. »
Peut-être que ce jour-là, tu n’auras plus besoin de rien dire.
On ne le sait pas à l’avance. Il n’existe pas de principes définissant le « bon » comportement à
adopter.
Parce que le point n’est pas de trouver la phrase juste pour le faire se rapprocher, ni pour
performer un nouveau respect de toi-même.
Le lieu depuis lequel le geste naît
Nous nous occupons beaucoup de la forme des choses : quoi dire, quand écrire, qui devrait
chercher qui, combien attendre, combien se montrer, combien se retenir, quelles limites
adopter.
Mais dans la relation, ce qui compte aussi, et avant tout, c’est le lieu depuis lequel un geste naît.
Le même silence peut être liberté ou stratégie.
La même parole peut être don ou tentative d’obtenir.
La même vulnérabilité peut ouvrir un espace ou contenir une demande qui n’ose pas se
nommer.
La forme peut être identique. Le fond est différent.
Et le fond se ressent.
Il se ressent dans la manière dont nous parlons, dans la manière dont nous attendons la
réponse, dans l’espace que nous laissons à l’autre, dans ce qui se passe à l’intérieur de nous
lorsque sa réponse ne coïncide pas avec celle que nous espérions.
Lorsque ce lieu intérieur change, quelque chose change aussi dans l’espace de la relation.
Quelque chose peut commencer à circuler de manière plus légère, plus libre, plus aimante.
Faire son pas sans faire celui de l’autre
Et alors, nous pouvons progressivement laisser exister dans la relation deux personnes réelles.
Toi, avec ton désir.
Lui, avec le sien.
Tu peux faire ton pas, sans faire le sien.
Tu peux exprimer ce qui est vrai sans l’utiliser pour produire la réponse dont tu as besoin.
Et tu peux laisser la réponse de l’autre — quelle qu’elle soit — cesser progressivement d’être
quelque chose que tu dois contrôler, quelque chose qui te définit, pour devenir quelque chose
qui t’informe sur la réalité de la rencontre.
La relation avec l’autre commence aussi dans la manière dont nous restons avec nous-mêmes
lorsque l’autre n’est pas là.
