Cet homme en accompagnement me racontait que depuis quelques semaines il fréquentait une personne qui lui plaisait de plus en plus. Lors de notre dernière conversation, il m’avait décrit la « perfection », la beauté, l’incroyable compatibilité qu’il ressentait.
C’est toujours une bonne idée de se rappeler dès le début d’une relation, dans la phase d’idéalisation, que l’autre est un humain. Donc comme nous, sûrement « imparfait ». Plutôt que de se laisser complètement submerger par l’alternance entre tout blanc et tout noir, entre l’idéal et la déception.
Ils avaient fixé un rendez-vous pour le lendemain. Le jour même, il reçoit un message : l’autre ne se sent pas bien et doit reporter.
C’est là que tout a basculé.
Quand le présent réveille le passé
Ensemble, nous avons porté à la conscience le fait que cette annulation avait activé en lui une ancienne blessure d’enfance : le souvenir encore brûlant de toutes les fois où il avait attendu son père qui devait venir le chercher pour le week-end, annulant à la dernière minute.
Déjà ce lien entre présent et passé n’était pas conscient pour lui. Comme souvent il ne l’est pas, tant l’intensité des choses nous dépasse et nous échappe facilement.
La réponse présente à l’événement était la même que dans le passé : refuser l’autre. Une stratégie de survie rodée d’innombrables fois pour souffrir moins, sortir rapidement de la situation et « logiquement » interrompre le lien.
Quarante ans après, la même réponse : la vie se renouvelle constamment, les blessures, non.
La colère qui cache la vulnérabilité
Il était devenu rapidement plutôt agressif et jugeant, se justifiant avec la finesse d’un intellect brillant. Ses raisons étaient « extrêmement sensées ». Sortir rapidement était l’impératif interne qui devenait une fois encore :
« Arrêtons-nous ici. Nous n’irons pas plus loin parce que, pour moi, tenir les rendez-vous est important. »
Mais la question n’est pas quoi dire ou ne pas dire, limites ou non limites. La vraie question est : depuis quel lieu intérieur on parle, on agit ?
La réalité est que sa réponse surgissait du refus de sentir ce que la circonstance activait en lui. Il s’agit de la relation entre soi et soi. Avant celle entre lui et l’autre. Et c’est cela qui fait toute la différence.
Les couches de la blessure
Le ressenti qui vient des blessures est très souvent stratifié. Nous connaissons la couche la plus superficielle, le reste reste hors de portée de la conscience.
Cet homme ne peinait pas à reconnaître sa colère. Ce qu’il refusait de sentir, c’était ce qui se trouvait « derrière la colère ».
Et ce refus lui avait coûté un prix très élevé au cours de sa vie.
Les couches cachées :
•La colère (couche visible) → sa ressource pour traverser l’enfance
•La peur (couche cachée) → de ne pas vivre ce lien d’amour nécessaire à sa survie
•La tristesse (couche cachée) → abyssale du manque d’amour perçu
•La honte (couche cachée) → de se croire à l’origine de ce manque, de ne pas mériter davantage
Et avec elles, la douceur, la vulnérabilité, le besoin de l’autre, étaient des parts réprimées en lui. Non disponibles, non acceptables.
La colère l’était, tout comme le juge qui sanctionne l’erreur, celui qui se sent supérieur, le fort qui n’a pas besoin des autres. Ces parts étaient devenues dominantes.
Le grand malentendu
Il me demandait : « Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? J’aurais dû accepter une chose pareille ? »
Et c’est précisément ici qu’il y a un grand malentendu, très fréquent dans nos relations.
Nous sommes tellement occupés à identifier « le faire », à enfermer la question dans la surface, sans voir qu’il s’agit d’abord de porter la lumière sur ce qui se passe à l’intérieur de nous, avant de se demander quelle action est appropriée.
Il s’agit d’abord d’accueillir l’expérience au niveau de l’être, donc du sentir.
La guérison ne consiste pas à remplacer un comportement par un autre. Elle prend racine dans un changement de conscience, dans l’être. Qui ensuite naturellement exprime un comportement différent.
La responsabilité personnelle
Ensemble nous avons mis en lumière qu’il répondait depuis sa réactivité, et la réactivité est toujours liée à nos blessures.
Il s’agissait donc, avant toute autre chose, d’aller à la rencontre de ses blessures.
Nos réactivités habituelles s’expriment de manières différentes selon l’histoire de chacun. Pour lui c’était la colère. Pour d’autres, c’est le « faire comme si ce n’était pas grave », une sorte d’hyper-adaptation.
C’est pourquoi il est si important de bien connaître l’anatomie de nos blessures. C’est le seul moyen de les distinguer de notre spontanéité et de ce que nous sommes profondément. Sinon nous nous y identifions et, ce faisant, nous sabotons continuellement nos relations, nos projets, tout ce à quoi nous tenons profondément.
Ce qu’il aurait pu faire :
Plutôt que de réagir immédiatement, il aurait pu dire quelque chose comme :
« Je vois que cette situation a activé beaucoup de choses en moi. Je prends donc le temps d’aller les rencontrer seul et je reviendrai vers toi depuis un autre lieu en moi, car pour le moment je n’y vois pas clair. »
Ceci est la responsabilité. Assumer la responsabilité de son monde intérieur, et surtout lorsque le malaise est activé. C’est là que se trouve le rendez-vous avec la guérison.
Descendre dans la grotte
Généralement, nous attendons que ce soit l’autre, par un comportement réparateur, qui vienne mettre du baume sur nos blessures. Et bien sûr, demander douceur, attention et soin est totalement légitime.
Cependant pas pour éviter de sentir ce que nous refusons de sentir depuis des temps immémoriaux.
Car c’est précisément ce refus qui nous maintient dans la souffrance. Et c’est ce refus qui empêche sa transfiguration.
Notre disponibilité à sentir construit le pont entre notre part blessée et la source du baume qui guérit.
Ainsi, lorsque nous sommes activés dans nos sensibilités les plus intenses, c’est le moment de nous intérioriser. C’est le moment d’entrer dans un état méditatif et d’accepter de sentir, jusqu’à atteindre les couches les plus profondes.
Accepter d’être accompagné dans ce processus est précieux. Car vraiment personne ne nous l’a appris, et on apprend ce que l’on ne connaît pas, pour devenir progressivement autonome.
Patiemment, nous atteignons peu à peu cet espace en nous, comme une grotte où la lumière a manqué depuis très longtemps.
Et à travers notre présence aimante envers ce qui y habite, nous ouvrons un chemin pour que cette lumière — la lumière de la conscience et la lumière de l’amour — puisse entrer.
Notre propre amour, mais aussi un amour qui nous transcende. Une conscience qui est la nôtre et qui, en même temps, dépasse la conscience individualisée.
Ainsi nous descendons dans cette grotte accompagnés de quelque chose de plus grand que nous et nous laissons entrer cela dans ce lieu. C’est ainsi que la lumière de la vérité dissout l’illusion de l’ombre.
La transformation
À partir de ce moment, notre sens de l’identité commence à se séparer de la blessure, et l’être authentique, qui vit en union avec la Source, se révèle un peu plus à chaque pas.
C’est dans cette unité que la réparation a lieu.
Une croyance comme « Je ne suis pas assez pour être digne d’amour » se dissout dans la vérité de notre être.
Note essentielle : attention à l’attente des points finaux
Il s’agit d’un processus. Cela demande du temps. C’est un chemin progressif : nous devenons de plus en plus familiers avec cette descente intérieure. L’expansion incarnée ou la vérité de l’être en est le fruit.
Quand le chemin devient clair, la réponse à l’autre change. Progressivement mais radicalement.
Nous pouvons alors reconnaître l’autre lorsqu’il se trouve lui aussi dans l’étau de ses peurs et ressentir tendresse et compassion pour cela. Nous nous reconnaître dans le même bateau : humains.
À ce moment-là, la réponse ne peut plus être automatiquement l’attaque. Quelque chose change.
La vision du cœur
Nous restons lucides avec un regard de plus en plus aimant. Et rester lucide signifie aussi reconnaître l’immensité de l’autre, car nous sommes tous égaux dans cette unité avec la Source.
Ce n’est pas réservé aux élus, ni seulement à ceux qui parcourent les mêmes chemins que nous. C’est notre nature ultime, cette vastitude. Et les chemins pour la retrouver sont infinis.
Et si nous réussissons à concilier dans notre regard la présence des peurs et la vérité la plus profonde de l’être, en nous et en l’autre, la relation commence à devenir un espace d’alliance.
Un lieu où nous nous attendons à des vagues, parce qu’il y en aura. Un lieu où chacun prend soin des siennes, où nous pouvons nous rendre visibles dans la traversée sans nous juger mutuellement, sans vouloir sauver l’autre ni demander à l’autre de nous sauver.
Nous devenons enfin ensemble amis, amants, alliés du voyage le plus important : celui du retour à la Vérité et à l’Amour, qui en est un synonyme.
Pour aller plus loin
Si cet article résonne avec votre propre histoire, et que vous souhaitez poursuivre ce chemin de réintégration des parts de vous-même restées dans l’ombre, je vous propose un entretien découverte offert.
Nous prendrons le temps d’explorer ensemble votre situation et de voir si un accompagnement pourrait soutenir votre processus.
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